(Journal du 02 octobre 1906)
 
   Avant de relater les péripéties de l'épreuve aérienne dont le départ a été donné dimanche devant des milliers de Parisiens, il faut admirer sans réserve l'extraordinaire courage des concurrents qui, entraînés par les courants aériens défavorables à un raid de longue distance, n'ont pas hésité, arrivés devant la mer, à s'élancer vers l'inconnu pour traverser la Manche et atterrir ainsi en Angleterre, le plus loin possible de leur point de départ.
En effet, à l'heure actuelle, les 16 concurrents qui ont pris le départ ont atterri dont sept en Angleterre : MM. Jacques Balsan (Français), Kindelau (Espagnol), Alfredo Vonwiller (Italien), Henry de la Vaulx (Français), Rolls (Anglais), Hutington (Anglais) et Frank Lahm (Américain).
Une grande anxiété, est-il besoin de le dire, régnait dès hier matin dans les milieux sportifs. On apprenait, en effet, que nombre de concurrents étaient parvenus dans la nuit sur les côtes normandes et que quelques-uns d'entre eux, bravant le danger, avaient continué leur route au-dessus de la mer traîtresse.
Le Journal recevait d'ailleurs, l'un des premiers, de son correspondant de Trouville, le télégramme suivant, qui ne laissait aucun doute sur la bravoure - on peut écrire la témérité de plusieurs des aéronautes qui ont quitté Paris, avant-hier :

"Trouville, 1er octobre, 4 h. 10 matin. - Hier, vers dix heures du soir, le bateau Providence n°18, du port de Trouville, se trouvait à environ 3 milles du cap de La Hève. O.-S.-O., avec des vents d'Est forte brise.
Le matelot Albert Exmelin, se trouvant de quart, a entendu corner. Observant l'horizon et ne voyant rien, il leva la tête et aperçut un ballon à environ 60 mètres de hauteur, se dirigeant vers l'O.-N.-O, Dans le délai de dix minutes, le ballon était à perte de vue et il était impossible de lui porter secours."

Peu après, M. Georges Bans, secrétaire de l'Aéro-Club de France, nous communiquait, dans l'ordre où il les recevait, les télégrammes des concurrents qui, arrivés au bord de la mer, avaient jugé prudent d'atterrir, ainsi que celui de Santos-Dumont qui, dans une manœuvre de l'appareil sustentateur dont il était l'inventeur, a eu le bras pris dans la courroie de transmission et a eu la manche de son veston arrachée. Dans cet accident, il s'était légèrement blessé et, par suite, se voyait forcé d'atterrir à Broglie (Eure), où il reçut les premiers soins. Comme on le verra plus loin, Santos-Dumont rentrait dans l'après-midi même à Paris, où nous avons pu l'interviewer.

Voici maintenant, dans l'ordre où ils sont parvenus à l'Aéro-club les télégrammes des autres concurrents qui ont effectué leur atterrissage en France :
Brétigny, 12 h. 30 matin. - Malgré tous mes efforts, en raison du peu de vent, je n'ai pu qu'atterrir dans l'Eure, à Brétigny, à midi. (Van den Driesche).

Villers-sur-Mer. - Ballon n° 2, piloté par M. Hugo Von .Abercron (Allemagne).
Descente sans accident à 10 h. 15 du soir, à Villers-sur-Mer, dans le jardin de la villa " La Source ".

Dives-sur-Mer. - Ballon, n° 4, piloté par M. Emilio Herrera (Espagne).
Atterrissage à 10 h. 38 du soir, à 800 mètres de la mer, entre Cabourg et Dives-sur-Mer.

Condé, par Pont-Audemer. - Ballon n° 13, piloté par M. Bara Von Hewald (Allemagne).
Venons d'atterrir, à 11 heures du soir, à Condé, près Pont-Audemer (Eure).

Blonville-sur-Mer (Calvados). - Ballon n° 10, piloté par M. Salamanca (Espagne).
Venons de descendre à Blonville-sur-Mer, près de Villers (Calvados), à 11 heures du soir.

Blonville-sur-Mer (Calvados). - Ballon n° 11, piloté par M. Butler (Angleterre).
Atterrissage à Blonville-sur-Mer, sur le terrain de M. Brière, à un kilomètre de la mer, à 11 h. 30 du soir.

Trouville, 12 h. 30. - Atterri, onze heures et demie, nuit, à BIonville-sur-Mer (Calvados).
Le vent était trop incertain pour la traversée. (Comte Castillon de Saint-Victor).

Saint-Aubin-sur-Scie, 1 h. 03. - Sommes descendus ce matin, à Samt-Aubin-sur-Scie, près de Dieppe. (Scherlé).

Puis nous arrivaient d'Angleterre deux télégrammes nous annonçant les atterrissages de Jacques Balsan et de Kindelau, à quelques kilomètres l'un de l'autre, l'aéronaute français dans l'ile de Wight (à 350 kilomètres environ de Paris), et l'Espagnol non loin de là, à Chichester, à 340 kilomètres. Voici ces deux télégrammes :

Zingleton, 11 h. 52 matin. - Marly, Bernay, Deauville, Wight, descendu à 4 heures, le vent me ramenant vers la mer. A fait la traversée en quatre heures. (Balsan).

Arundel, 11 h. 15 matin. - Suis descendu à Chichester, en Angleterre, à quatre heures et demie du matin. (Kindelau).

Enfin, nos correspondants de Londres, d'Hastings et d'Oxford nous faisaient parvenir les trois dépêches qu'on va lire, et qui ne laissaient aucun doute sur la traversée de la Manche par d'autres concurrents encore :

Londres, 1er octobre. - Vers sept heures, ce matin, l'un des aéronautes de la Coupe Gordon-Bennett a eu un moment d'anxiété en passant au-dessus d'Alton. La ville était plongée dans un épais brouillard. Le guide-rope s'est accroché successivement à la olôture en fil de fer d'un champ de houblon, puis à des fils télégraphiques et téléphoniques, qu'il a arrachés; enfin, il s'est enroulé autour d'une cheminée. On a coupé le câble, et le bal!on, dégagé, s'est perdu presque aussitôt dans le brouillard.

Hastings, 1er oclobre. - A 10 h. 20, on annonce qu'un ballon de teinte claire, venant de la mer, à passé vers le nord, apparemment au-dessus de Rye.

Oxford, 1er octobre. - Un ballon, avec deux ou trois personnes, est passé, vers sept heures, au-dessus du comté d'Oxford, se dirigeant vers le nord.

Plus tard, dans la soirée, nous arrrivaient les nouvelles des atterrissages heureux du comte de la Vaulx et d'Alfredo Vonwiler, à Hull, au nord de l'Ecosse, à 590 kilomètres de Paris, où déjà une fois de la Vaulx, le recordman du monde de distance, était descendu, et celle du passage de Rolls dans le comté de Kent, où il a dû descendre.

Hull, 1er octobre. - Le ballon italien Elfe, monté par Altredo Vonwiller, est descendu, cet après-midi, à New-Holland, près Hull.

Hull, 1er octobre. - Le comte Henry de La Vaulx. montant le Walhala, a atterri à Valsing-hall, au sud de Hull, ayant parcouru environ 500 kilomètres.

Londres, 1er octobre. - Le ballon Britannia, monté par Rolls, vient d'être signalé à Crambrook (comté de Kent).

Enfin, vers minuit, nous recevions du compagnon de route de l'Américain Frank Lahm, montant le ballon United State, la dépêche suivante :

Paris, de Scarborough. "Avons atterri cet après-midi à 3 h. 20 à Robin-Hood-Bay (Yorkshire), à 15 milles au nord de Scarborough. Ballon a atteint côte anglaise après traversée Manche lundi matin 3 h. 30. Vent poussait directement vers Nord. Atterrissage a eu lieu sans incident. "Ch. Hersex"

Ce télégramme nous a été confirmé téléphoniquement par l'Aéro-Club de France, qui nous signalait en même temps l'atterrissage de l'Anglais Hutington à Cold Harbourg (Est de Londres).

Ainsi donc se termine de la façon la plus ...(illisible)... la première épreuve pour la Coupe Gordon-Bennett des aéronautes que gagne l'américain Frank Lahm, qui a parcouru, à vol d'oiseau, environ 640 kilomètres.
La traversée de la Manche, le même jour, par sept ballons, est, est-il besoin de le faire remarquer, un fait sans précédent dans l'histoire aéronautique et qui, probablement, ne se renouvellera pas de longtemps. Sur ces
sept aérostats, deux étaient montés par nos compatriotes, le comte de la Vaulx et Jacques Balsan, qui ont, une fois de plus, montré d'éclatante façon leur sang-froid et leur courage à toute épreuve.
Frank Lahm, en plus de la Coupe Gordon-Bennett, gagne la médaille des Sports, ayant, outre la plus grande distance, fourni la plus longue durée dans l'air, où il s'est maintenu vingt-deux heures.
-Montville.

Interview de M. Santos-Dumont

Santos-Dumont est arrivé à six heures à l'Aéro-Club, où nous avons pu le voir, et où l'éminent aéronaute a bien voulu répondre à nos questions.
- Mon voyage, nous dit-il d'abord, n'est pas intéressant et l'accident que j'ai eu au bras est peu grave, je vous donnerai donc des détails une fois seulement que vous m'aurez renseigné sur les péripéties de la course de mes concurrents.
On s'empresse de lui communiquer les nouvelles. Lorsque Santos apprend que quatre ballons ont traversé la Manche, il ne peut s'empêcher d'exprimer la contrariété qu'il éprouve de n'avoir pu poursuivre son voyage.
- Ah I c'est désolant, dit-il, mon ballon et mon appareil moteur fonctionnaient, si parfaitement lorsque mon accident est arrivé ; j'avais de grandes chances; j'aurais traversé la Manche, et, actuellement, je lutterais contre mes concurrents. très loin, de ce côté. Et du doigt, l'aéronaute nous indique la direction.
- Parlez-nous maintenant de votre accident ; qu'avez-vous eu exactement ?
- Tenez, nous dit Santos-Dumont, en soulevant son bras blessé, vous voyez ma manche de cuir, elle est attachée au reste de ma veste avec des épingles ; c'est une réparation de fortune ; eh bien ! mon bras droit qui, bien entendu, était dans ma manche, a failli être réduit dans le même état ; c'est en voulant graisser un des arbres cardan transmettant la puissance de mon moteur à une de mes hélices ascensionnelles que l'accident s'est produit ; heureusement j'ai pu retirer mon bras à temps et seule ma manche a sérieusement souffert ; quant à mol, je n'ai que quelques ecchymoses sans gravité aucune, mais qui m'ont forcé à atterrir, à ma grande désolation.
-Montville.