(Journal du 02 octobre 1906)
    Qu'il était beau, le spectacle des
seize ballons s'élevant doucement
dans les airs, filant vers l'horizon
et devenant bientôt de petits points
noirs que l'œil percevait à peine !
Il semblait que les aéronautes
fussent partis pour une partie de
plaisir ; il semblait que rien de
tragique ne pût survenir aux
pilotes emportés dans l'espace.
Mais les courants aériens sont
aussi perfides que l'onde amère.
    Les aéronautes, au départ,
pensaient que le vent N.-E. les
obligerait àdescendre soit en
Bretagne, soit en Vendée. Il n'en
fut pas ainsi : un courant, venant
franchement de l'est, les poussa
vers le Calvados. A une altitude
beaucoup plus élevée, cependant,
quelques concurrents rencon-
trèrent un fort courant du sud, leur
permettant de franchir la Manche
et d'atterrir en Angleterre, et leur
faisant décrire un arc de cercle
imaginaire par Paris, Caen, l'île de
Wight et le comté de Norfolk.
Quelques-uns tentèrent l'aventure,
et c'est ainsi que quatre d'entre
eux ont atterri en Grande-Bretagne
et qu'un autre y est signalé.
    Il faut admirer le courage de
tous ces sportsmen, partant vers l'inconnu, obligés parfois de reconnaître leur route au milieu d'un
épais brouillard, atterrissant dans la nuit, soit en plein champ, soit au bord de la mer.
   Une Coupe, magnifique d'ailleurs, faisait l'objet de ce concours international de distance, dans lequel
chaque nation pouvait engager trois pilotes.
   L'aéronaute qui atterrira le plus loin possible de Paris sera le gagnant de l'épreuve, et le club national
auquel il appartient aura, pendant douze mois, la garde du challenge offert par M. Gordon Bennett, ce
challenge devant être remis en compétition chaque année.

Les Allemands restent en France

   Neuf aéronautes descendirent dans l'Eure ou le Calvados, la plupart d'entre eux àquelque distance de
la mer. L'équipe allemande n'alla pas loin : l'ingénieur Scherlé, qui pilotait le ballon Schwaben, jeta
l'ancre dimanche, àonze heures du soir, àSaint-Aubin-sur-Sire ; le baron von Hewald laissa descendre
le Pommern àCondé-sur-RisIe, près de Pont-Audemer, à la même heure, et le Düsseldorf, que montait
le major von Abercron, atterrissait, à dix heures du soir, dans le jardin d'une villa de Villers-sur-Mer.
Des trois équipiers espagnols, deux ne quittèrent pas la France : M. Herrera arrêtait l'Ay-Ay-Ay à huit
cents mètres de la mer, entre Dives et Cabourg, et, vers onze heures, Blonville recevait le Norte, de
M. de Salamanca.
Blonville n'eut pas seulement la visite du ballon espagnol ; un des pilotes anglais, M. Butler y faisait
l'atterrissage du City-of-London, àun kilomètre de la Manche, et le comte Castillon de Saint-Victor,
craignant un vent incertain pour la traversée, s'y arrêtait àonze heures et demie, et ancrait le Foëhn
près de la plage. Moins heureux que ses concurrents, M. Van den Driesch, dont le ballon cubait trop peu,
descendit, àminuit, à Brutigny-sur-Eure.

L'accident de M. Santos-Dumont

   L'habile aéronaute qui, pendant son voyage, s'était rapproché le plus près de terre, laissant traîner
le guide-rope et attendant un vent favorable, fut victime d'un léger accident. Il avait mis le moteur de son
appareil en marche ; il s'apprêtait àvérifier une pièce du mécanisme, lorsque la manche de son veston
fut prise dans l'arbre de la cardan. Le vêtement fut complètement arraché ; fort heureusement, le bras
de M. Santos-Dumont fut seulement éraflé. Ce petit accident nécessitait pourtant un pansement et
l'aéronaute se vit contraint d'atterrir à Broglie-sur-Eure.
Nous l'avons vu, hier, au siège de l'Aéro-Club de France ; il est tout désolé de n'avoir pas pu continuer sa
route.

Les Français passent en Angleterre

   Plus hardis ou plus heureux que leurs concurrents, les autres aéronautes ont passé ou semblent avoir
passé la Manche, car si l'on a des nouvelles du comte de la Vaulx, de M. Vonwiller, de M. Kindelan et de
M. Balsan, si l'on sait que M. Rolls a passé dans le comté de Kent, on ne sait encore où se trouvent le
lieutenant Frank Lahm et le professeur Huntington.
Actuellement, M. Vonwiller, le seul équipier italien engagé dans le concours, à bord de l'Elfe, a fourni le
plus long voyage. Il mit cinq heures pour traverser la Manche, et, emporté vers le nord de l'Angleterre,
il ne s'arrêta qu'à New-Holland, près de Hull, craignant sagement que les courants aériens ne lui fissent
prendre la direction de la mer du Nord. La distance qu'il a parcourue peut être évaluée entre 600 et 700
kilomètres.
La Ville-de-Châteauroux, de M. Jacques Balsan, mit quatre heures à parcourir la distance de Deauville à
l'île de Wight. L'aéronaute nourrissait l'espoir de filer vers le centre de l'Angleterre, mais à peine arrivé
dans l'intérieur des terres, un vent contraire le ramena vers la Manche, à Singleton, village situé entre
Southampton et Brighton.
Dans les mêmes parages, le pilote espagnol, M.Kindelan, faisait atterrir le Montana à Chichester.
Le comte de la Vaulx passa au-dessus d'Hastings, et, moins heureux que M. Vonwiller, il fut arrêté par
la mer du Nord, à Walsingham, dans le comté de Norfolk. Le comte de la Vaulx se trouvait à bord du
Walhalla.
Les atterrissages de l'Hon. Rolls, du lieutenant Lahm et du professeur Huntington ne sont pas encore
signalés. Que sont-ils devenus ? Oùcourent-ils ? L'un d'entre eux, cependant, l'Hon.
Rolls, à bord du Britannia, a étésignalé à Cranbrook, dans le comté de Kent, et il est plus que probable
que les deux autres pilotes ont dû traverser la Manche. Au-dessus d'Alton, le guide-rope d'un ballon
arracha des fils télégraphiques et s'enroula autour d'une cheminée. Les aéronautes coupèrent la corde.
Qui étaient-ils ?
Bien que tous les pilotes de la Coupe internationale soient des aéronautes expérimentés, on peut
cependant craindre qu'un courant assez fort ait emporté les ballons vers la mer du Nord.
Le lieutenant Lahm, accompagné du major Hersey, qui s'occupe de l'expédition Wellman au Pôle Nord,
est à bord de l'United-States, cubant 2,080 mètres cubes ; le professeur Huntington monte, en compagnie
de M. C. Pollock, le Zéphyr, ballon de 2,200 mètres cubes.

Les Iles britanniques envahies

    Quelques-uns des seize ballons qui sont partis hier matin de Paris pour prendre part à la Coupe
Gordon-Bennett ont fait leur apparition en Angleterre. Quatre d'entre eux sont passés ce matin au dessus
d'Hastings, se dirigeant vers le nord-est.
Le premier que l'on aperçut était le Walhalla, piloté par le comte de la Vaulx. L'aéronaute laissa tomber
un message qui fut trouvé dans un champ à Saint-Leonards et qui fut envoyé aussitôt au président de
l'Aéro-Club. Le second ballon fut signalé à sept heures et le troisième à dix heures cinq ; mais, comme
ils étaient à une très grande hauteur, on ne put distinguer leurs numéros. Le quatrième, le Britannia,
piloté par I'Hon. C. S. Rolls, passait au-dessus d'Hastings à dix heures vingt. L'aéronaute anglais laissa
tomber une enveloppe rouge attachée à un petit parachute ; l'enveloppe contenait des formules
télégraphiques et une pièce anglaise de deux shillings six pence.
Le Britannia a été signalé ensuite à midi quinze à Cranbrook (Kent) et dans l'après-midi à Hampstead
Heath, faubourg de Londres.
Un autre ballon, très élevé dans les airs, passa au-dessus de Gravesend ce matin, se dirigeant dans la
direction du nord-ouest. Un ballon jaune, de forme sphérique, est passé à midi au-dessus de Thetford,
dans le sud du Norfolk, se dirigeant vers le nord. Il a été signalé de nouveau à Fakenham.
Un ballon, contenant deux ou trois personnes, est passé à sept heures du matin au-dessus de Northleigh
(Mid-Oxon), se dirigeant également vers le nord.
Un ballon, de couleur crème, avec trois parachutes, est passé à Derby à 10 h. 30 du matin, et, poursuivant
sa course vers le nord, il est passé à 10 h. 50 à Belper.
Le ballon l'Elfe, piloté par M. Alfred Vonwiller, accompagné du lieutenant Gianetti a atterri à New-Holland,
près de-Hull, cet après-midi. L'atterrissage a été mouvementé : le ballon est tombé sur le toit d'un
cottage, occasionnant des dégâts. M. Vonwiller et le lieutenant Gianetti ont pu être fort heureusement
dégagés, quoique la nacelle donnât violemment contre les murs de la maison. L'aéronaute avait bien
essayé de jeter l'ancre avant l'accident, mais sans résultat.
Le ballon espagnol Montana est descendu de bonne heure, ce matin, à Chichester. Le pilote, M. Kindelan,
dit qu'après avoir quitté Paris, il fut emmené vers le nord sans avoir vu les autres ballons. " Quand je
commençai à traverser la Manche, dit M. Kindelan, je craignis un moment d'être emporté vers
l'Atlantique. Mais, vers quatre heures, à ma grande satisfaction, j'aperçus la côte anglaise et, une
demi-heure après, je descendis dans une prairie. " Le Montana a été plié et transporté à la gare, pour
être dirigé sur Paris.

L'atterrissage du Comte de la Vaulx

    Le Walhalla, avec le comte de la Vaulx et le comte d'Oultremont, a atterri, à une heure et demie cet
après-midi, à Walsingham, dans le Norfolk. Les aéronautes arrivèrent à Brighton à sept heures du matin
et, traversant la Tamise à Chertsey, se dirigèrent en ligne droite sur Walsingham. Là, ils décidèrent de
descendre, la mer étant à six kilomètres environ seulement vers le nord. La descente s'est opérée
facilement dans un champ situé près de la gare, les habitants de la ville ayant rendu tous les secours
possibles. Le ballon fut expédié immédiatement à Paris.
Le comte Henri de la Vaulx déclare avoir fait un voyage magnifique, quoique le vent ait été peu favorable.
Le ballon a été vingt et une heures en l'air et le comte évalue la distance parcourue à 560 kilomètres. La
plus grande altitude atteinte au cours du voyage a été de 2,500 mètres.

Les malheurs de M.Vonwiller
    Le Daily Chronicle de ce matin (2 octobre) publie une interview qu'un de ses correspondants a eue
avec M. Vonwiller, l'aéronaute italien de l'Elfe. "Tout allait pour le mieux, dit M. Vonwiller, et nous
voyagions vers le nord, quand, à deux heures, nous aperçûmes la rivière Humber et, à l'est, la mer du
Nord. Craignant d'être emportés vers la mer, nous décidâmes d'atterrir.
Malheureusement, un coup de vent nous poussa furieusement vers les champs et l'ancre que nous
avions jetée n'eut aucune prise dans les terres. Ce fut un moment pénible. Enfin, tant bien que mal, nous
finîmes par nous accrocher à une porte d'un jardin. La nacelle donnait de-ci et de-là sur les murs de la
propriété. Les cheminées et le toit du cottage furent détruits, ainsi que d'autres parties du bâtiment.
Nous fûmes alors très heureux de pouvoir descendre sur le toit et ensuite, au moyen d'une échelle, sur
la terre ferme.
De toutes les trente descentes que j'ai accomplies, celle-ci a été la plus émotionnante. Le lieutenant
Gianetti, qui, de son côté, a fait soixante-dix descentes, n'a jamais eu une expérience pareille.
Heureusement, aucun de nous ne fut blessé. L'ancre n'ayant servi à rien, fut cause de l'accident qui nous
coûtera beaucoup, le ballon étant fort endommagé, ainsi que le bâtiment, dont les habitants furent très
secoués.
Lorsque nous débarquâmes, nous n'avions que de l'argent français, mais nous réussîmes à le
changer.
Dans la maison avec laquelle nous entrâmes en collision, la cuisinière lavait la vaisselle. Elle pensa qu'il
s'agissait d'un tremblement de terre et crut que la maison allait s'écrouler. La façade fut, en effet,
lézardée, et le guide-rope arracha une quantité de briques et éventra la maçonnerie.
Dans un jardin voisin, une femme a failli être ensevelie sous les débris.
On nous présenta diverses demandes de compensation, dont nous nous acquittâmes, et, plus tard, nous
partîmes pour Paris. La distance parcourue est de 700 kilomètres environ."

Deux nouveaux atterrissages en Angleterre
    Le Zéphir piloté par le professeur Huntington, a atterri à Kensley-Marshes, Sittingbourne (Kent) à midi
vingt-cinq.
Un télégramme de Whitby (Yorkshire) annonce que le lieutenant américain Lahm a atterri à 11 kilomètres
200 au sud de Whitby vers trois heures cet après-midi. Il a donc battu M. Vonwiller par près de 20 kilomètres.
L'Hon C. S- Rolls est maintenant le seul compétiteur anglais qui continue la course.

L'odyssée du "Zéphir"
    M. Pollock, qui accompagnait le professeur Huntington dans la nacelle du ballon anglais Zéphyr,
descendu près de Sittingbourne, dans le Kent, en présence d'une foule considérable, a fait, en ces
termes, le récit de son voyage à un représentant du Daily Chronicle :
"C'est la quatrième fois que je fais la traversée de la Manche en ballon. C'est à deux heures du matin que
nous sommes arrivés à la côte française, et nous avons décidé de tenter la traversée. Un vent léger
soufflait du sud-est, si léger que nous n'avons pu atteindre qu'une vitesse peu considérable pendant
tout le voyage.
Après avoir quitté Paris, nous avons pu nous orienter par la Seine, et nous sommes arrivés à
Rouen. Là, nous avons décidé que, si nous arrivions à la côte dans deux heures, nous essayerions
de traverser la Manche.
A neuf heures, nous avons aperçu Beachy-Head et nous sommes passés entre Hastings et Rye. Nous
nous sommes dirigés ensuite vers le comté de Kent, où nous avons atterri."

Le voyage de M.Lahm
    Le lieutenant américain Lahm, qui a atterri cet après-midi au sud de Whitby, déclare qu'il a traversé la
Manche en passant par Caen et ensuite par Chichester. La traversée a duré quatre heures, de onze
heures du soir à trois heures du matin. Le ballon fut emmené ensuite vers le Nord.
L'aéronaute ayant de nouveau aperçu la mer, trouva plus prudent de prendre ses dispositions pour la
descente. Après quelques difficultés, par suite de la sécheresse du sol, il y parvint et atterrit à environ
seize cents mètres de la côte. Le lieutenant est reparti immédiatement pour Paris.

Seul le "Britannia", le ballon de l'Anglais Rolls, manque encore

A une heure, ce matin, il n'avait pas encore atterri
    A une heure du matin, nous sommes toujours sans nouvelles du Britannia, le ballon de Rolls.
C'est le seul qui manque encore des 16 qui sont partis de Paris dimanche après-midi.
Il a été signalé dans le comté de Kent (sud de l'Angleterre), mais, depuis, nous n'avons plus aucune
nouvelle.

Toujours sans nouvelles
    A une heure quinze du matin on n'a reçu encore aucune nouvelle de l'aéronaute C.-S. Rolls, qui pilote
le Britannia.

Où est Rolls ?
    A deux heures du matin, nous sommes toujours sans nouvelles de Rolls. Il y a lieu de s'inquiéter sur
son sort.

Les gagnants
LONDRES, 2 octobre.
    Ainsi que je l'ai dit dans une dépêche précédente, c'est le lieutenant Lahm, pilote du ballon américain
United-States, qui, actuellement, sans tenir compte de Rolls, est le gagnant de la Coupe. Il a parcouru une
distance d'environ 700 kilomètres. Le second est M. Vonwiller (Italien), àbord de l'Elfe, qui a parcouru
environ 25 kilomètres de moins que Lahm. Il est difficile, àl'heure qu'il est, de savoir, toujours sans tenir
compte de Rolls, quel sera le troisième gagnant.
C'est probablement le comte de la Vaulx.